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Microsoft veut-il vraiment ressusciter les morts ?

(Vous pouvez lire l’article ou écouter le podcast ici ou sur votre plateforme préférée)

Plusieurs articles, y compris dans la presse dite sérieuse, ont été récemment publiés sous un titre du type « Microsoft veut faire revivre artificiellement les morts ».

Les articles se basent sur un brevet, accessible depuis Internet, déposé aux Etats-Unis sous le numéro US 10,853,717 B2 daté du 1er décembre 2020. Sur 21 pages, Microsoft propose la création d’un chatbot conversationnel d’un individu (specific person) réel.

Le brevet demeure très flou et tente de préempter un territoire, plus que de protéger des solutions techniques, qui ne sont pas abordées, tout au plus évoquées.

Divulgachons à présent : non, le brevet n’a pas pour but de « ressusciter les morts », comme certains blogueurs et journalistes à sensation l’affirment. Concédons-le, c’est toutefois une des applications possibles, mais dans un contexte très particuliers.

A quoi sert ce brevet ? Entrons dans le détail des 21 pages.

De la personnalité des chatbots

Microsoft s’attaque ici à un problème récurrent soulevés à l’encontre des chatbots : leur manque de personnalité. En effet, si le chatbot simule une conversation, celle-ci est bien peu engageante, car aucun élément extralinguistique ne complète la palette d’expression du chatbot : un parlé, un style, une voix spécifique, un look, bref, une personnalité ! 

La version actuelle des chatbots, totalement anémiée, reste efficace dans des contextes professionnels restreints, très techniques, comme la réponse à distance à des problèmes de SAV, la fourniture de liens, de docs PDF, ou d’horaires. Bref, dans le genre pratico-pratique, le chatbot dans sa version 2021 est acceptable.

Cependant, dans des contextes plus engageants, le chatbot n’est guère amusant : il « parle comme un robot » (ce qu’il est), ne sait répondre que de façon limitée (un expert en FAQ), et manque singulièrement de ce que Jacobson appelait la fonction phatique du langage : à savoir l’interaction sociale qui se joue lors d’une conversation, en dehors de l’information échangée pure et dure… quand il y en a, car vous savez tous qu’on converse aussi par plaisir de sociabilité et que le langage ne se résume pas transmettre et recevoir une information.

Aussi, Microsoft se pose légitimement deux questions : comment améliorer l’interaction sociale ? Comment donner de la personnalité à un chatbot ? Et la réponse, c’est leur brevet.

S’appuyer sur les données sociales

L’idée de fond, c’est de construire la personnalité d’un chatbot en s’appuyant sur les données sociales d’une personne. Ansi, le chatbot collecte tout ce qui est disponible en ligne à propos d’une personne, et il utilise ces données à la fois comme base de connaissances, mais aussi comme support pour recréer un style conversationnel.

La liste des données citées dans le brevet est à la Prévert, sans limite, mais elle cible principalement les espaces digitaux, où une personne laisse ses traces : réseaux sociaux, forums, emails, interactions précédentes avec un assistant vocal, vidéo, photos, enregistrements vocaux, etc… sans questionnement sur les modalités légales d’accès à ce type de données. Ces traces seraient analysées via un algorithme d’intelligence artificielle, puis indexées, et utilisées à la fois comme base de connaissances, et comme éléments pour influencer la manière de s’exprimer du chatbot.

Evidemment, le brevet reconnait que cela ne peut suffire pour disposer d’une personnalité pleine — que laisse-t-on de sa personnalité sur les réseaux sociaux ? — et propose alors d’adjoindre différentes sources d’informations complémentaires.

Des données démographiques, socio-culturelles, en adéquation avec la personnalité visée, sont ajoutées. Par exemple, si la classe sociologique de la personne aime manger au moins une fois par semaine au MacDo, alors, le chatbot déclarera aimer manger au MacDo…

Des données « crowd-sourced », tirés des forums, d’articles de presse, peuvent aussi servir à compléter le profil de la personne. Ce ne sont plus des données générées par la personne, mais l’ensemble des paroles tenues à propos de la personne. Pour un VIP, cela complèterait largement la base de données, avec évidemment des biais insurmontables, à moins de considérer que le journalisme à sensation, et les fanzines sont des sources fiables d’informations…

Les photos et vidéos pourraient servir à reconstruire un modèle virtuel de la personne, en extrapolant les données tridimensionnelles d’un document 2D (les « depth map » d’une image).

Les extraits sonores permettraient de reconstruire la voix. J’imagine un assistant endossant la personnalité du Général de Gaulle et fournissant la météo avec le ton et la prosodie utilisés dans ses discours !

Un chatbot à forte personnalité, à quoi ça sert ?

Microsoft écrit en effet que cela permet de recréer des personnalités « passées », mais il ajoute aussi « présentes », et c’est là, à mon avis tout l’intérêt. 

Le dépositaire du brevet ajoute qu’il serait difficile de recréer la personnalité d’un mort lambda, car sa trace digitale actuelle est bien trop mince, à part quelques geeks ou twitters frénétiques.

On pourrait par contre attribuer à un chatbot la personnalité d’une VIP : star de cinéma, de la chanson, homme politique, youtubers, les données publiques et privées sont légion. 

Imaginez pouvoir discuter avec Napoléon de sa vie, ses batailles, ses amours, sa vision politique… 

Imaginez pouvoir dialoguer avec Marylin Monroe, l’écouter raconter sa vie d’actrice, ses doutes, ses angoisses, ses amours, ses films…

De tels chatbots seraient une nouvelle façon de se cultiver, dans un registre émotionnel tout à fait captivant !

Un chatbot dit : « je suis Napoléon ».

Microsoft va plus loin, ou nous incite à aller plus loin, en ajoutant que l’on pourrait agréger le chatbot ainsi personnalisé de données qui n’appartiendraient pas forcément à son époque. Ainsi, Napoléon pourrait être un expert de la Vè République, ou un spécialiste des pizzas !

Microsoft imagine même des chatbots qui seraient un double de soi. L’utilité pour les VIP est énorme : le chatbot peut converser avec ses fans, ses supporters, ou ses partisans, de manière individuelle, intime, et sans jamais s’épuiser.

Mieux : une marque de luxe peut faire endosser à son chatbot la personnalité de son ambassadeur VIP : Robert Pattinson, acteur dans Twilight, est le nouvel ambassadeur de Dior, et peut être que le futur chatbot de Dior sera le double virtuel de Robert Pattinson, capable d’entretenir une conversation hors norme avec les consommateurs ! Parler à la fois de parfum et de vampires n’est en effet pas donné à tout le monde…

Un chatbot qui incarnerait une classe d’âge…

Dans ce brevet, la firme de Redmond imagine aussi des chatbots dont la personnalité serait la synthèse d’un échantillon de personnes : au lieu d’agréger des données produites par un seul individu, on pourrait construire une personnalité générique correspondant à « une multitude d’utilisateurs anonymes ». Le chatbot incarnerait alors par exemple une classe d’âge, un type de consommateurs. Les marques seraient évidemment friandes de tels chatbots, car ils seraient « naturellement » en phase avec une cible de consommateurs. Seraient-ils l’avenir des influenceurs ?

De tels chatbots pourraient aussi servir à réfléchir d’un point de vue marketing ou sociologique sur une classe d’âge, un type de consommateur. Ils pourraient ainsi compléter les études qualitatives : une fois construites sur la base de millions, voire de milliards de données, le chatbot pourraient donner son opinion sur un nouveau produit ou service…

C’est aussi ainsi que l’on pourrait créer un juge de lois qui serait la synthèse de tous les juges, de tous leurs jugements, pour accélérer la justice… Cela vous dit ?

Le brevet de Microsoft reste bien flou mais ouvre largement le champ des possibles. Les chatbots conversationnels prendraient une autre dimension en incarnant une personne spécifique tant dans ses contenus, que sa représentation, son expressivité et son grain de folie. 

Est-ce souhaitable ? D’ici à quelques années, dans la mesure où les données personnelles sont toutes numérisées, et qu’une personne publique a parfois sa vie entière enregistrées, j’imagine mal comment cela serait évitable. A moins d’un sursaut éthique et politique, difficilement envisageable tant la technologie fascine le business et le pouvoir, préparez-vous à parler magie avec Garcimore, complotisme avec Trump, peinture avec Picasso, sport avec MBappé, et pourquoi pas, avec vous-même, quand vous étiez un ado de 15 ans ?

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